La véritable légende d’Azénor

Albert LE GRAND
Les Vies des Saints de la Bretagne Armorique – 1634
Réédition en 1901 chez J. SALAUN.
LA PROVIDENCE DE DIEU SUR LES JUSTES,
EN L'HISTOIRE ADMIRABLE DE SAINT BUDOC,
ARCHEVESQÜE DE DOL,
ET DE LA PRINCESSE AZENOR DE LEON SA MERE,
COMTESSE DE TREGUER ET DE GOELO

Une des Illustres Maisons de la Bretagne Armorique, dont l’antiquité se remarque dans l’Histoire, c’est, sans contredit, celle des Anciens Comtes de Goêlo & Treguer; si puissante en l’année 493. que le Roy Hoêl premier de ce Nom, ayant la conduite d’une partie de l’Armée du Grand Roy Artur, son

Oncle, en la mémorable Bataille de Langres, de tous les Princes de son Armée, choisit Chunaire, Comte de Treguer & Goélo, pour assaillir le Battaillon du Sénateur Lucius Iber, Lieutenant de l’Empire Romain, dans lequel l’ardeur de son courage le porta si avant, qu’aprés avoir fait merveilles d’armes & jonché le champ de corps de Romains, il se trouva envelopé & accablé de toute l’armée, qui estoit accourue au secours de son general, où deux mille Bretons de sa compagnie furent taillez en pièces, sans pouvoir estre secourus de leur gros, & nostre genereux Comte, s’opiniastrant au combat, accosté des Seigneurs Jagus Richomarch & Bodloï (qui combattoient à ses flancs), fut tué d’un coup d’espieu, le visage tourné sur l’ennemy, mourant au lit d’honneur, au regret extrême des Roys et de toute F Armée, qui se sentit notablement affaiblie de la perte d’un si genereux capitaine & de si vaillans soldats .

II. De cét excellent capitaine fut petit fils nostre saint Budoc, dont le pere estoit si puissant & considéré, que l’histoire, en ce lieu, l’appelle Roy; soit que de la feneantise du Roy Hoël II. les Princes & Hauts-Barons de Bretagne se fussent donnez la licence d’usurper ce titre majestueux, ou soit que les grandes altercations survenues dans l’Estat après la mort de Hoel I. & les estranges révolutions du siecle, eussent porté leur ambition à désirer ce titre souverain, aussi-bien que leur convoitise à entreprendre sur les Estats de leurs voisins ; soit encore (ce qui a plus d’aparence) qu’étant issu du sang illustre de Bretagne, & ses Comtez estans sortis en apanage de la Maison Royale, il en eust aussi voulu retenir le titre. Quoy que s’en soit, ce Seigneur, fils aisné du Comte Chunaire (lequel aussi nous appellerons désormais Comte de Goëlo, l’Histoire ajrant celé son nom propre), se voulant allier en quelque puissante Maison, après avoir bien cherché par tout, arresta ses yeux & ses affections sur la Princesse Azenor, fille unique du Prince de Leon, issue du Sang des Anciens Roys de la Grande Bretagne, meslé, du depuis, en leurs descendans, avec celuy de l’illustre & ancienne Maison de Rohan, ensemble d’onze Maisons Royales, esquelles lesdits Seigneurs de Rohan, Princes de Leon, ont pris alliance.

III. Cette Princesse, dont la beauté & rares perfections remportaient au delà de toutes les Dames de son siecle, blessa le cœur du Comte & l’engagea à sa recherche. Elle estoit de riche taille, droite comme une palme, belle comme un astre ; mais cette beauté extérieure n’estoit rien en comparaison des belles qualitez de son Ame, qui la rendoient d’un naturel doux & bénin, encline aux œuvres de pieté & religion, discrète, chaste, accorte, respectueuse, obéissante à ses parens, amie de la retraite & solitude, ne s’estimant moins seule que lors qu’elle se trouvoit éloignée de la fréquentation du monde, pour jouir plus librement des delices & consolations qu’elle rencontroit en l’Oraison & des visites & caresses intérieures qu’elle y recevoit de son Epoux Celeste, auquel elle desiroit entierément se donner ; vivant au reste parmy des delices de la Cour, comme Job sur son fumier, sans arrester son affection aux choses périssables. Aussi avoit-elle esté, dés son enfance, élevée en la pieté & bonnes mœurs & loüables exercices séants à sa qualité & à la grandeur de son lignage.

Le Comte ayant fait choix de cette Maîtresse, & formé le dessein de sa recherche,

dépescha deux des principaux de ses Barons vers le Prince de Leon, qui tenoit lors sa Cour en la ville de Brest (ce qui fait que l’Histoire icy l’appelle Roy de Brest), avec charge expresse de luy faire offre de son amitié & alliance, & luy demander en mariage la Princesse sa Fille. Ces Ambassadeurs furent courtoisement accueillis du Prince, lequel fut bien joyeux de leur proposition, qui luy offroit une belle occasion de se fortifier de l’alliance d’un si puissant voisin, qui luy pourroit servir pour maintenir la possession des conquestes de ses Prédécesseurs. Les ayant entretenus quelque temps, il les fit conduire en l’Hôtel qu’il leur avoit fait préparer, & alla trouver sa Fille, pour luy donner avis de leur arrivée & du sujet d’icelle, la priant de leur donner satisfaction, luy repré­ sentant combien ce party luy estoit avantageux, & l’utilité qui en reviendrait à ses Estats.

Elle se troubla de prime-abord à cette nouvelle, & une honte pudique parut sur son visage, quand elle ouït parler de prendre un mary, dont elle pria son pere de la dispenser, attendu la résolution qu’elle avoit faite de passer sa vie au service de Dieu, en une parfaite chasteté; qu’elle se tenoit fort honorée de cette recherche, mais que, d’ailleurs, il sçavoit bien que le Comte ne manquerait de Maistresse d’aussi bonne Maison & doüée de plus belles parties qu’elle. Son Pere, qui l’aymoit tendrement, ne la voulut importuner davantage pour ce coup, moins encore la contraindre en chose de telle importance, où le choix & élection doit estre libre; seulement, il chargea ces Ambassadeurs d’asseurer leur Maistre qu’il tenoit sa recherche à honneur, & feroil tout son possible pour fléchir l’esprit de sa fille à son contentement & porter ses volontez à cette alliance; leur permettant de la voir avant leur retour, & d’apprendre par sa bouche, ce qu’elle en avoit résolu. Entrez en la chambre de la Princesse, ils la salûerent et luy firent sçavoir ce dont ils estoient chargez : à quoy elle fit réponse, qu’elle seroil, toute sa vie, trés-humble servante du Comte leur Maistre, & conserveroit un ressentiment éternel de la bonne volonté qu’il luy témoignoit, mais que, pour l’espouser, elle le prioit de porter ses affections ailleurs, veu la resolution constante qu’elle avoit prise de ne se jamais marier. Cette réponse ouïe, ils prirent congé d’elle & du Prince son Pere et s’en retournèrent en Goêlo.

IV. Le Comte attendoit leur retour avec impatience; mais, ayant appris d’eux la resolution de la Princesse, il en fut extrêmement affligé ; &, s’estant enquis de ce qui leur sembloit de cette Fille, ils avouèrent n’avoir jamais envisagé telle beauté, ny entre­ tenu si sage Dame. Le désir qu’il avoit de réüssir en sa recherche fit qu’il ne se tint entièrement refusé pour ce coup & résolut de poursuivre sa pointe ; il dépescha une seconde Ambassade plus magnifique que la précédente, avec des presens de grand prix pour les offrir, de sa part, à sa maistresse, comme gage de la sincérité de son affection. Ces Ambassadeurs furent recueillis à Brest avec tout l’honneur & civilité qu’on eust pû souhaiter, &, s’estans rafraîchis en leur Hôtel, furent conduits avec ceremonie vers le Prince, qui, leur créance entendue, leur fit réponse : Que, bien qu’il reconnust que sa fille n’avoit du tout point d’inclination au mariage, neanmoins, la persévérance de leur maistre meritoit qu’on taschasl de luy donner toute la satisfaction possible ; qu’il connoissoit sa fille si respectueuse en son endroit & si obéissante à ses justes volontez, qu’il ne pouvoit se persuader qu’elle le voulust éconduire, s’il luy commandoit absolument d’aymer le Comte & de l’agréer pour Mary, & se promettoit de gagner ce point sur elle, & leur en donneroit resolution dans le jour.

Les Ambassadeurs remercièrent le Prince & se retirèrent, & luy, dés ce pas, alla trouver la princesse sa femme, qui se chargea de traitter cette affaire & ménager les affections de sa Fille pour son Serviteur; ce qui lui réussit si heureusement, que la Princesse, pour ne contrevenir à la volonté de ceux ausquels elle avoit appris à déférer, postposa ses sentimeents au devoir de l’obeïssance, se mit le joug au col & consentit (quoy qu’avec répugnance) d’épouser le Comte; dont elle engagea sa parole ausdits Ambassadeurs, qui s’en retournèrent bien joyeux porter cette nouvelle à leur Maître ; lequel, plus content de cét heureux succès, qu’il n’eût esté de la conqueste d’un royaume, dressa, en peu de jours, son équipage si somptueux & magnifique, qu’il ne se pouvoit rien voir de plus riche. Il fît monter à cheval l’élite de sa Noblesse, pour l’accompagner, &, étant arrivé à Brest, alla descendre au Château, salüa le Prince & sa Femme, &, avec leur permission, alla faire la reverence à sa Maistresse, avec les offres de service qu’on eût pû esperer d’un amant fîdele. Il estoit beau, jeune, de belle taille, brave, bien cou­ vert, & mieux disant, adroit, courtois & tellement aymable, que la Princesse Azenor ne se repentit pas de ravoir fiancé.

Après cette entreveuë, il avoua franchement aux Seigneurs de sa suite que tout ce que la renommée luy avoit apris de la beauté, bonne grâce & perfections de sa Maistresse n’estoit rien aux prix de ce qui en estoit. Le contrat fait de l’un & de Vautre party (qui s’éjoüissoient de cette aliance, dans laquelle ils voyoient germer toutes les espérances de leurs Estats), les nopces furent célébrées, & n’y furent oubliez les festins, les danses, les tournois, les naumachies & feintes Navales sur le Golfe & dans le Port & toute sorte de passe-temps, pour témoigner la réjoüissance publique, l’espace de quinze jours, que dura la feste ; lesquels expirez, le Prince, assisté de toute la Noblesse de Leon, fut rendre les nouveaux Mariez en leur terre, où la Comtesse fut receuê de ses sujets & des parens de son mary avec tout le respect deu à sa qualité & à son mérite.

V. Ils choisirent pour séjour & demeure ordinaire un beau château, assis sur une petite coline, élevée par sur une agréable valée, ceint, pour bonne part, d’un bel estang, qui fortifie ses fossez, & est de trés-bon rapport pour la pesche ; lequel, pour avoir esté autre fois basti par le Roy Aadren, en a retenu le nom de Chastel-Audren, situé juste­ ment entre les deux Comtez de Treguer & Goëlo, dont la ville qui est au pied en est encore aujourd’huy capitale. En ce lieu, ils menoient une vie autant douce & innocente qu’on eut pû souhaiter, si elle eut esté de plus longue durée. D’un si heureux commencement du nouveau mesnage tout le monde presageoit des prosperitez éternelles à ces deux espoux; « mais, hélas ! c’est en vain que la prudence humaine s’efforce de penetrer dans l’avenir; on cueille peu de roses parniy beaucoup d’épines, & une once de douceur & de contentement est souvent suivie d’une livre d’amertume et d’affliction. J’avoué que les roses qui naissent dés ardins des Princes sont, ce semble, plus odoriferantes que les communes; mais aussi leurs épines sont bien plus picquantes, & leurs grandes pointes blessent plus vivement, comme celte Histoire vous le fera voir. » A peine la première année s’estoit coulée, que la tranquillité de leur repos fut troublée par la nouvelle du decez de la Princesse de Leon, mere de la Comtesse ; perte qui luy fut si sensible, qu’elle en fit prendre le dueil à toute sa Cour & s’en alla, avec son mary, consoler son pere & assister aux obsèques de la défunte; lesquelles finies, elle s’en retourna en sa maison. Quelques mois après, le Prince son Pere ne pouvant supporter la solitude d’un triste veufvage, épousa une dame de grande maison, mais qui avoit l’esprit malicieux, noir, sombre et malin, laquelle le sçût si bien captiver qu’elle posse- doit absoluëment son esprit & ses volontez, n’agissant quasi que par elle. Le diable, qui s’estoit servi de la malice d’une femme pour ruiner nos premiers parens, se voulut aussi servir de cette marâtre pour perdre nostre vertueuse Comtesse & tascher à luy ravir injustement la vie & l’honneur tout ensemble ; mais Dieu, qui se sert de la malice des mechans pour perfectionner ses éleus, comme les empyriques font des serpens, ausquels ils écrasent la teste pour en composer le contre-poison, fit servir la malignité de cette femme à l’utilité de nôtre Comtesse, qu’elle trouva ferme comme un rocher, que les vents de la tribulation affermirent plûtost que de l’ébranler, & les flots de la persécution polirent sans le pouvoir miner.

VI. Cette perverse créature, ne pouvant supporter l’éclat des vertus dont la Comtesse estoit ornée (qui estoient autant de condamnations tacites de ses dissolutions), jalouse, d’ailleurs, de l’amitié que luy témoignoient son pere & son mary, & du respect & bon vouloir que luy portoit tout le peuple, prit une resolution desesperée de s’en défaire à quelque prix que ce fut, aux dépens de sa vie & de sa réputation. On dit « qu’il n’y a meilleur miel, ny pire éguillon que des abeilles, aussi n’y a-t-il meilleures amitiez, ny pires inimitiez que celles des femmes. » Elle sçavoit bien que la Comtesse n’avoit que trop de beauté pour estre aymée ; mais elle n’ignoroit pas aussi qu’elle n’eust trop d’hon nesteté pour le permettre à autre qu’à son mary, & de vertu pour se conserver toute entière à celuy qui ne la devoit partager avec personne. Si est-ce que, fermant les yeux à toutes ces considérations, elle résolut de faire entrer le Comte en défiance de sa fidelité; &, sçachant bien que l’affection excessive en la possession d’une beauté, qui n’a pas sa pareille, dégénéré aisément en jalousie, elle conceut une esperance certaine de l’y faire tomber; &, en ce dessein, luy écrivit un petit billet d’avis de trois ou quatre lignes, en ces termes :

Monsieur, ayant l'honneur de vous estre si prochement alliée, je ne puis, ny dois supporter davantage le désordre que cause, dans vostre maison, la malversation de vostre femme, dont U impudicité & abandonnement passent en scandale public, à vostre préjudice ; si je m'en taisois, en ayant des preuves si manifestes, je ne me pourrois jamais justifier envers vous d'une grande ingratitude, n'y m'exempter d'encourir le blasme d'une punissable connivence & dissimulation. Au reste, si vous hesitez à m'en croire, je vous en donneray des preuves si évidentes, que vous n'aurez plus lieu d'en douter.

C’estoit assez & trop dit pour donner martel en teste à ce pauvre Prince, auquel elle fît porter sa lettre par un de ses gens, à qui elle avoit fait le bec, tandis qu’elle fust faire le mesme rapport au Prince, son mary. Celte nouvelle inopinée perça le cœur du triste pere du glaive d’une douleur trés-sensible, qui luy interdit la parole quelque temps ; il aymoit uniquement celte fille, comme sa vraye image, la dépositrice de son cœur & le soutien de sa Maison, & ne se pouvoit persuader qu’elle se fust oubliée jusques à ce point. Ce neanmoins, la creance qu’il avoit en sa femme, & les sermens exécrables qu’elle faisoit pour affirmer la vérité de son accusation, le luy firent croire, & résoudre à en faire un chastiment exemplaire sans grâce, ny miséricorde & l’envoyer en l’autre monde par Arrest de Justice. « Que ne peut une ame perfide & desesperée pour la subversion des simples? Que ne fait une malicieuse femme, depuis qu’une fois elle possédé l’esprit trop credule de son mary? »

VII. Cependant, le messager, arrivé à la Cour du Comte, luy rend la lettre de sa perfide Maistresse ; laquelle ayant leûe, il demeura estonné & immobile, comme s’il eust esté frappé de la foudre. Revenu de cét estonnement, il ne pouvoit croire à ses yeux; il relut la lettre & s’estonna encore plus d’ouïr de sa femme ce dont il ne se fut jamais défié. Et, prenant cette calomnie pour une vérité, changea tout à coup l’amour qu’il luy avoit porté en une hayne et dédain extrême, luy retrencha toute honneste liberté, luy interdit les compagnies, faisoit épier ses allées & venuês, examiner toutes ses paroles & actions, dont les plus sincères & innocentes estoient interprétées tout au rebours de ses intentions, & selon le soupçon de ce pauvre Prince, si puissamment prévenu de la calomnie ; laquelle le fortifia tellement en sa fausse créance, qu’il fit enfin arrester la Comtesse & l’enfermer en une chambre d’une des tours du Chasteau, qui regardoit sur l’estang, l’y faisant soigneusement garder, avec deffense de la laisser visiter à qui que ce fut, que par son ordre & permission. Ce fut en ce rencontre que nostre innocente Comtesse eut besoin de toute sa vertu ; aussi y fit-elle paroistre sa patience admirable ; &, comme elle avoit toûjours vescu sans ambition, aussi porta-t-elle le changement de sa fortune avec une grande égalité d’esprit, sans jamais ouvrir la bouche pour se plaindre du tort qu’on luy faisoit; au contraire, s’éjouïssant de se voir affligée dans l’innocence, attendant sa consolation de Dieu, pour l’amour duquel elle enduroit, se resignant entièrement à sa sainte volonté, se recommandant de tout son cœur à la sainte Vierge MARIE, vray azile des affligez, & à sainte Brigitte, Vierge Irlandoise, sa Patronne, dont Dieu, en ce temps-là, manifestait la gloire par de grands Miracles, qu’il operoit à son Tombeau.

VIII. Tandis que l’innocente Azenor boit patiemment ce calice d’amertume, sa marâtre,

pour achever le sacrifice de sa cruauté & l’accabler à force de calomnies, pratiqua des gens perdus & sans âme, ausquels, à force d’argent, « elle feroit dire tout ce qu’elle voudroit contre la Comtesse. On ne sçauroit trouver une plus dangereuse liayne, que celle des femmes contre les femmes, quand la jalousie s’est, une fois, emparée de leur cervelle. Le Comte, d’autre costé, ayant assemblé ses Barons & ceux de son Conseil dans la haute salle du chasteau, pour prendre leur avis sur ce qu'il seroit expédient de faire en cette occurence, commanda qu’on tirât sa femme de cette prison & qu’on la conduisit en ce Parquet de Justice, où il entra, quelque peu après, tout transporté de fureur, & si hors de luy, qu’encore bien qu’il taschast, le plus qu’il pouvoit, de dissi­ muler sa passion, neanmoins, rongeant son frein avec difficulté, il écumoit si étrange­ ment, que toute la compagnie vid bien qu'il estait en une furieuse colere & que son dessein étoit d’exterminer la Comtesse. Ayant pris sa place, & fait seoir l’accusée sur un petit escabeau au milieu du Parquet, il commanda à son Procureur Fiscal de proposer les chefs de l’accusation; ce qu’il fit, exagérant, avec une grande vehemence, les plus petites circonstances du crime supposé vers elle, la sommant de repondre à ce qui luy seroit objecté. Cét homme ayant ainsi parlé, toute l’assistance craignoit déjà pour la Princesse accusée; mais elle, qui avoit autant d’innocence que de simplicité, se voyant chargée de cette tempeste de paroles de feu, qui avoit mis toute l’Asscmblée en effroy, se prit à pleurer amerement; toutefois, craignant que son silence la rendit coupable, elle se leva pour devoir parler; mais plus elle faisoit d’efforts, plus les sanglots étouf- foient sa parole; enfin, reprenant ses esprits, elle fendit la presse des soupirs & dit, en peu de paroles, « que, si c’estoit chose arrestée d'opprimer son innocence par faux témoi­ gnages, il n’estoit pas besoin de tant de formalitez, où la force faisoit la loy ; que la vie & la mort luy estoient choses indifférentes, riayant jamais eu tant d’attache aux delices de cette vie ; qu'elle s’en depouilleroil aussi aisément que de sa robbe, lors qu’il plairoit à Dieu, à la Providence duquel elle avoit parfaitement soumis la conduite de sa vie & de toutes ses actions. Au reste, qu aisément ils luy pourroient oster la vie; mais jamais luy ravir l’amour inviolable qu’elle portoit à son Seigneur 8c Mary, & la réputation de Princesse d’honneur, qu’elle feroit passer jusques aux cendres de son Tombeau, malgré la calomnie & les arti­ fices malicieux de ses ennemis. » Ayant ainsi parlé, elle fit une humble reverence à la compagnie, & fut ramenée en la prison; &les Juges ayans esté long-temps aux opinions, il fut enfin arresté que le Comte l’iroit rendre à son Pere, & poursuivroit envers luy réparation de cét affront, par toutes sortes de voyes deuês & raisonnables

IX. . — Dés le lendemain, le Comte la fit, de rechef, tirer de la Prison & jetter dans un carrosse, bien gardé d’archers & soldats pour la conduire en seureté vers son pere, auquel il la rendit, avec des plaintes & reproches, telles que la violence de sa passion luy pouvoit suggérer. Le Prince, voyant sa Fille garottée comme une esclave, & accusée d’un crime si détestable, jetta un cry comme un rugissement de lyon, qui perçoit le Ciel & faisoit fendre le cœur des assistans de compassion de ce pauvre vieillard, qui, s’arrachant la barbe 8c sa perruque chenue, jetta une pitoyable oeillade vers son inno­ cente Fille. Le Comte l’aperçut, &, craignant qu’il la voulus! sauver, il entra dans des fougues si desesperées, qu’il sembloit vouloir enrager. Et, après avoir vomy une infinité d’injures contre sa femme et son beau-père, mettant la main droite sur la garde de son épée, jurant son grand serment, que, si on ne luy faisoit prompte justice, le Comte se contenta de ses offres, & la pauvre innocente, ayant essuyé les injures de ses ennemis 8c de ses plus proches, 8c (ce qui luy fut plus sensible) les insultations de sa marâtre, qui lui avoit dressé cette partie, fut traînée par des satellites en cette chartre et étroitement gardée, sans estre visitée ny consolée des hommes, mais, d’ailleurs, assistée de la grâce de Dieu, avec lequel elle s’entretenoit en l’Oraison, vivant dans ce cachot en austeritez et pénitences, s’armant, par ces beaux exercices, contre la violence de la persécution, avec une confiance filiale en la miséricorde de Dieu, qui luy faisoit espérer de remporter la victoire des ennemis conjurez de sa vie, de son honneur & de son salut.

X. Le Prince luy ayant donné des Juges, le Comte pressoit le jugement, sollicitant, nuit & jour contre sa femme. Le Procès instruit avec tous les solemnitez et formalitez, s’ensuivit sentence, portant que la Dame Comtesse de Tréguer & Goélo, atteinte & convaincue d’adultere & infidélité envers son mary, estoit condamnée d'estre brûlée vive, & ses cendres jeltées en la mer. Ce jugement arresté, les Juges en donnèrent avis au Prince, pour sçavoir ce qu’il en ordonneroit (jugez quel compliment de déference à un père affligé)! Neanmoins, pour contenter son gendre et ne contrevenir à son serment, il abandonna sa fille à la rigueur de la justice, & voulut que la sentence sortit son plein et entier effet, & l’envoya, tout à l’heure, signifier à la prisonnière.

Cette femme, non moins constante qu’innocente, ne se troubla de cette nouvelle; &, s’estant jettée à genoux, les yeux arrestez sur un Crucifix qu’elle tenoit en sa main, elle écouta paisiblement la longue suite de tant de paroles funestes, messagères de sa mort, sans que sa constance parut aucunement ébranlée : « La vertu est comme le cube ; de quelque part qu’on la jette, elle se trouve toujours sur sa baze. » Cette triste lecture faite, elle baisa son Crucifix; &, s’étant levée, dressa ses beaux yeux vers le Ciel, & dit d'une voix forte et asseurée :

Mon Dieu, mon Seigneur, qui connaissez les plus secrets replis de ma conscience, je supplie très humblement vostre adorable Majesté de fortifier mon Ame de voslre Grâce, en ce dernier période de ma vie; &, puisque les hommes manquent ail témoignage de mon innocence, donnez-moy la patience pour endurer la rigueur & ignominie du supplice, la perle de ma réputation, qui va présentement succomber à la calomnie & aux malicieux artifices de mes ennemis. Et, portant sa main droite sur le Crucifix, quelle tenoit en sa main gauche, elle jura & protesta hautement, que, sur le salut de son Ame, jamais elle n’avoit failli à l’endroit de son Seigneur & Mary, luy pardonna sa mort, & aussi à son pere, à sa marastre et aux témoins qui avoient faussement déposé contre elle; puis, se tournant vers les Commissaires, leur dit : Je vous asseure, Messieurs, que tout le regret que f emporte hors de ce monde n’est que de voir que la rigueur de votre justice, faisantjustice, faisant une trop hardie saillie hors des bornes de sa jurisdiction, enveloppe celuy qui est manifestement innocent dans le supplice de celle que vous avez jugée comme criminelle, & punit une créature de mort temporelle & eternelle, avant d'avoir sceu pecher; je suis grosse de quatre mois ; mon enfant est vivant et bougeant, & vous le privez de Baptesme & de vie pour le crime suposé à sa mere ; pensez-y bien, Je vous en prie, &, cependant, envoyez-moy des gens d'Eglise, pour mettre ordre au fait de ma conscience.

XI. Le Commissaires ayans fait ce rapport, les Juges, croyans que ce fut une feinte pour prolonger sa vie de cinq mois, procédant d’une pusillanimité féminine, ordonnèrent qu’elle seroit visitée des matrones ; lesquelles ayans, par leur rapport, confirmé la vérité de sa grossesse, les Juges étoient d’avis de surseoir l’execution, jusqu’à ce qu’elle se fut délivrée de son fruit, & en furent conférer avec les Princes ; son pere y consentoit, mais le Comte insista, & qu’on se dépescliât au plûtost de la mere & du fruit. Les Juges, trouvans trop de cruauté en cette précipitation, voulans, toutefois, donner quelque satisfaction à cét homme, révoqueront la première sentence, &, par une seconde, la condamnèrent d'estre enfermée vive dans un tonneau de bois, & jeltée en pleine mer à la mercy des vents, des ondes et des escueils. Cette seconde sen­ tence luy ayant esté prononcée, les bourreaux se saisirent d’elle & la lièrent ; puis, elle réitéra sa Confession & fit quelques ordonnances testamentaires, dont elle recom­ manda l’execution à son mary.

L’heure venuë qu’il falloit aller au supplice, on luy vint dire qu’il estoit temps. Alors, elle sortit de son cachot, comme une lyonne de sa caverne, tenant son Crucifix en ses pures et délicates mains, liées de grosses cordes, faisant paroistre le ris sur son front, en dépit des larmes qu’elle versoit ordinairement au plus fort de sa dévotion. Ce fut un spectacle de compassion de voir passer celte belle Princesse le long de la ville, depuis le château jusques au port, entre les bourreaux & satellites, conduite des officiers de la justice, suivie d’une multitude confuse de peuple, dont les uns déploroient son malheur, les autres détestoient son crime, selon les diverses passions dont ils estoient agitez.

La pureté de sa conscience avoit tellement charmé le sentiment des cruautez de son supplice, que comme elle avoit ouvert son cœur à l’Amour Divin, aussi ouvrit-elle, de rechef, sa bouche au pardon de ses ennemis, &, au dernier temps (qu’elle croyoit) de sa vie, pria pour eux d’un cœur amoureux et d’une voix toute Angélique, ajoustant qu'elle esperoit qu'en fin ce beau jour viendroit, qui feroit voir son innocence eclypsée sous les cruelles nuées de la perfidie. Cela dit, elle monta dans le navire, qui se mit, incontinent, à la voile, & estant éloigné de terre de quinze à vingt lieues, on luy commanda de se disposer à l’execution de la sentence ; elle se mit à genoux, recommanda son Ame à Dieu, remercia les officiers de la peine qu’ils prenoient pour elle, les enchargea d’asseurer son pere & son mary qu’elle mouroit innocente des crimes dont on l’avoit accusée, & dans le devoir de bonne fille & fidele Espouse, pardonna à ses ennemis, &, s’estant munie du signe de la Croix, entra courageusement dans le tonneau funeste, que la malice des hommes avoit préparé pour son naufrage, mais que la Providence divine avoit disposé pour luy servir d’Arche, afin de la sauver d’un deluge de tant de miseres.

Si-tost qu’elle fut dedans le tonneau, il fut bouché & fermé, puis jeté dans la mer; quoy fait, ils s’en retournèrent à Brest en asseurer les Princes. Le Comte, satisfait de la bonne justice que lui avoit rendue son beau-pere, prit congé de luy & s’en retourna en son Pays.

XII. La perfide & déloyale marâtre, qui eut mieux mérité de passer par les mains impitoyables d’un bourreau, pour avoir, par ses sanglantes impostures, prostitué à l'ignominie du supplice celle que jamais l’amour lascif n’avoit surmontée, triomphoit de ce succès, & s’éjouïssoit de s’estre levée cette épine du cœur ; mais la Providence de Dieu, qui avoit déjà préservé nostre innocente du feu, la délivra encore de cét autre élément, non moins formidable, pour luy donner sujet de chanter un jour en son honneur : Nous avons passé par le feu 8c par Veau, & vous nous avez conduit en lieu de rafraischissement (1).

Son petit vaisseau, balotté sur les ondes, servoit de joûet aux vents & aux marés cinq mois entiers, qu’il costoya les rivages de la Bretagne, de l’Angleterre & de l’Irlande, en danger continuel de mille naufrages, humainement parlant, inévitables, si la main du Tout-Puissant ne l’eut préservé de la furie des vents, de la violence des tempestes, du choc des rochers & du bris des escueils. En cette effroyable solitude & cruel abandonnement, la pauvre Princesse n’avoit autre esperance qu’en la Miséricorde de Dieu, qui n’abandonne jamais ses serviteurs. L’esprit (dit Philon) doit avoir un petit Consistoire domestique, où, déchargé des sens & de la masse des choses sensibles, il s’étudie à la connoissance de soy-même & à la recherche de la vérité. C’étoit en ce consistoire intérieur que nostre sainte solitaire s’entretenoit avec Dieu, dont elle recevoit des caresses & consolations, qui charmoient l’ennuy de ses miseres. On ne luy avoit donné aucunes provisions, ny victuailles, de sorte qu’en peu de temps elle fut pressée de disette & nécessité, nourrissant seulement son Ame du pain de l’Oraison, détrempé en ses larmes, tandis que son pauvre corps extenué s’en alloit entièrement défaillant. Que faire en telle extrémité? O merveille de la Bonté & Miséricorde de Dieu ! O abysme des secrets incompréhensibles de sa Providence adorable !

La pauvre Azenor gisoit adossée aux flancs de son tonneau, les yeux levez vers le Ciel, faisant rouler de grosses larmes, comme autant de perles liquides sur ses joües pudiques, recommandant à Dieu sa pauvre Ame, qui, succombant à tant de miseres, s’en alloit déloger de son corps, lors que ses yeux mourants furent subitement frappez d’une clarté Celeste, qui pénétra le haut de son tonneau & luy fît voir un Ange, qui, de sa seule presence, convertit ce lieu infect & estroit en un petit Paradis de delices; &, la salûant amiablement, l’asseura que ses prières estoient agréables à Dieu, qui ne l’abandonneroit jamais en cette affliction; qu’elle esperast toujours en sa miséricorde, & qu’il feroit paroître un jour son innocence, avec plus d’éclat qu’elle n’avoit enduré d’ignominie, à la confusion de ses ennemis; puis luy présenta des vivres à foison, luy commandant d’en manger. Elle obéît, & ayant rendu grâces à Dieu & à son Celeste Gardien, prit sobrement son repas, &, incontinent son pauvre corps reprit ses forces, & son cœur sa première vigueur. L’Ange disparut sur l’heure ; mais il ne faillit désormais de la visiter & de lui apporter journellement tout ce qui lui estoit necessaire pour sa nourriture & entretien.

XIII. Au bout de cinq mois de sa périlleuse navigation, elle accoucha heureusement d’un fils, dans cette estroite cabane, sans sage-femme, ny autre assistance que celle qui lui venoit du Ciel, de son Ange & de sainte Brigitte, sa bonne Maistresse et Patrone, qui la visitait souvent avant et après ses couches. Quand elle eut mis son enfant au monde, elle le prit entre ses bras, fît le signe de la croix sur luy, & luy fît baiser son Crucifix, attendant la commodité de le faire baptiser, & le pressant contre son sein pour l’eschauffer, le baisoit tendrement, versant quantité de larmes sur ses petites joües; puis, le recommanda à Dieu, disant: « Seigneur, qui avez délivré les trois enfans innocents de la fournaise de Babylone, & eu soin du petit Ismaél, abandonné dans la solitude d'un deserl stérile; gui avez préservé vostre Prophète du naufrage au milieu des mêmes abysmes, & fournissez abondamment aux petits corbeaux les nécessitez de leur vie; je recommande à vostre paternelle Providence cette petite créature, affligée pour le crime supposé à sa mere ; ne permettez, mon Dieu, qu'il soit traité en coupable, parce qu'il est né mal-heureux; &, puisque vous avez daigné avoir soin de la mere, n’oubliez aussi d’assister son enfant, afin que, régénéré du saint Baptesnie, & enrôllé dans le catalogue de vos enfans, il glorifie éternellement vostre saint Nom et publie vos Miséricordes, » Ayant achevé. Dieu, pour sa consolation, lui fit connoistre, par un signe visible qu’il avoit exaucé sa priere, déliant la langue du petit Enfant, lequel voyant sa mere si affligée pour n’avoir le moyen de l’assister, comme elle eût désiré, la regarda fixément, &, souriant doucement, lui dit : « Consolez-vous, ma chere mere, nous ne devons rien craindre, puisque Dieu est avec nous ; nous sommes au terme de noslre voyage, & proche du temps de la consolation que Dieu vous a promise par son Ange. »

XIV. La Comtesse fut bien estonnée de cette merveille ; mais bien plus, quand elle vit, le mesme jour, les effets prodigieux de la prédiction de son enfant ; car ne sentant plus son tonneau bransler sur les ondes, ny repousser le choc des flots, elle jugea que Dieu l’avoît conduite en quelque rade, ce qui se trouva véritable. Son tonneau fut premièrement apperçeu d’un villageois, qui avoit sa maison proche de ce Havre nommé Beau-Port, à raison d’une riche Abbaye de ce nom qui estoit là auprès, en l’Isle d’Irlande. Ce paysan descendit promptement en la grève voir ce que c’estoit; &, croyant que ce fût un tonneau de vin, ou d’autre boisson resté du débris de quelque navire, que les houles & marées auroient poussé au rivage, il y alloit donner du guimbelet ; mais Dieu, redoublant ses merveilles, délia, de rechef, la petite langue de l’enfant, qui

\ défendit à ce paysan de passer outre, lui commandant d’aller trouver l’Abbé de Beau- Port, Seigneur de cette coste, & luy donner avis de ce qu’il avoit trouvé.

Le pauvre homme, espouventé de cette voix, obéît et s’en alla trouver l’Abbé, luy raconta ce qu’il avoit veu & ouï, le priant de se transporter sur les lieux pour voir que ce pourroit estre. Il alla, accompagné de quelques Religieux, & des plus apparents habitans de son bourg, fit faire ouverture du tonneau, où il trouva une belle jeune femme, qui tenoit un petit enfant de deux jours, lequel, de son souris & par ses gestes enfantins, le sembloit courtoisement salûer ; il les mena au bourg de son Abbaye, les fit revestir & rafraischir; &, ayant entendu, tout à loisir, le récit de leur infortune, il rendit solemnellement grâces à Dieu, &, dès le lendemain, baptisa le petit Prince, en présence d’une multitude de peuple, qui estoit venue voir cette merveille; &, afin que son nom exprimât, en quelque façon, sa fortune, il le nomma sur les Saints-Fonds BÜZEÜC, pour avoir esté, par des miracles si prodigieux, né sur les eaux & miraculeusement préservé de tant de morts & de périls humainement inévitables. La Comtesse s’habitua en cette bourgade & y passa le reste de ses jours, assistée de chantez & aumônes de l'Abbé & des gens de bien; &, pour éviter l’oysiveté, elle s’employoit à laver les draps, avec d’autres lavandières, gagnant sa vie à la sucuf de son visage, distribuant aux pauvres le peu de gain qu’elle tiroit de ce métier vil & humble, réservé ce qui estoit précisément necessaire pour sa nourriture & l’entretien de son enfant qu’elle eslevoit soigneusement en l’amour & crainte de Dieu; &, dés qu’il fut en âge capable des Lettres, F Abbé de Beau-Port le retira en son Abbaye & se chargea de son instruction. Or, laissons ici nos deux Saints, & repassons la mer, pour voir en la cour de Treguer.

XV. Si la Comtesse trempoit en une grande disette, après tant de miseres & de périls, le Comte ne souffroit pas moins dans les horreurs d’un crime qu’il n’avoit commis que par trop de crédulité. Les deux années de l’absence de sa femme n’estoient encore écoulées, quand l’amour, que la calomnie sembloit avoir esteint dans son cœur, se ralluma tout d’un coup & le jetta dans un cuisant repentir du traitement impitoyable qu’il luy avoit fait, ce qui le rendit si chagrin & pensif, qu’il ne reposoit ny nuit ny jour ; il ne trouvoit rien à sa fantaisie, tout lui déplaisoit; les visites mesme de ses amis luy estoient importunes, & il se laissa gagner à une sombre melancholie, qui le confina dans une triste solitude, où, tirant des sanglots du profond de son cœur, il pleuroit continuellement son désastre & detestoit sa trop grande crédulité, à cause de la perte d’une des plus aymables créatures du monde. Ses serviteurs & ceux qui l’approchoient de plus près, tâchoient en vain de le divertir par toutes sortes de récréations & passe-temps, luy remonstrans qu’il ne se devoit laisser accabler à ces pensées melancholiques, qui ne servoient qu’à troubler le repos de son esprit; qu’au reste, il n’avoit point de sujet de regretter l’absence de la Comtesse, qui l’avoit ingratement éloigné de son cœur & de ses affections ; qu’elle s’estoit laissé embraser à des fiâmes si préjudiciables à son honneur, qu’on n’y pouvoit seulement penser sans exécration. On avoit beau dire, tout cela n’étoit pourtant capable d’effacer de son esprit l’image de celle dont la vertu & honnesteté se presentoient continuellement à ses yeux & luy reprochoient sa trop grande précipitation, quelque devoir que l’on fit pour le retirer de ses pensées pleines d’inquietudes, si faisoient-elles toujours quelque impression dans son esprit.

XVI. Tandis que le Comte se repentoit à loisir de sa faute, le temps qui découvre tout, mit en évidence son erreur, l’innocence de sa femme & la malice de sa marâtre, laquelle estant tombée malade, fut en peu de jours desesperée des médecins. Ce fut un rude coup de tonnerre, qui éveilla puissamment cette déloyale, lors que moins elle s’y attendoit, & la jetta dans des étranges appréhensions. D’un costé, elle voyoit sa vie terminer en angoisses, & d’ailleurs, elle avoit devant les yeux l’horreur de son crime, & à ses oreilles la voix du sang innocent, qui crioit vengence de ses impostures. Enfin, allarmée de toutes parts, ne pouvant plus endurer le bourellement de sa conscience, elle déclara publiquement les artifices dont elle s’estoit servie pour ruiner la Comtesse : petite satisfaction pour une si grande faute. Le Prince, l’ayant ouï parler, tomba évanouy, tandis que la misérable rendit l'esprit. Revenu de pâmoison, il la vouloit étrangler; & sçachant qu’elle estoit decedée, à peu tint qu’il ne dechirast sa charoigne à belles dents.

Le Comte ne tarda gueres à avoir avis de cette Palinodie, qui le frappa si vivement, que de la tristesse il passa dans la fureur, et de celle-ci dans la rage, s’arrachant les cheveux & la barbe, renversant tout ce qu’il rencontroit; mais quand sa mémoire lui faisoit ressouvenir du cruel traitement qu’il avoit fait à sa chere & innocente Espouse, il entroit en tel désespoir, qu’il eut volontiers pardonné à qui l’eût tué, pour se voir délivré de tant de furies qui le persecutoient partout où il alloit ; il maudissoit tantost la perfidie de sa marastre, tantost il se prenoit à soy-même, puis detestoit sa promptitude & précipitation ; bref ce n’estoit qu’épouvantables imprécations & serœens exécrables de tirer cruelle vengeance des autheurs de cette perfidie.

XVII. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d’inquiétudes, il s’avisa d’aller chercher le remede à sa douleur, & voir és Isles & Costes Septentrionales s’il pourroit apprendre quelque nouvelle de la Comtesse, que Dieu pourroit avoir (comme innocente) sauvée du naufrage. Il communiqua son dessein à ses plus affidez serviteurs ; & ayant pris de l’argent, autant qu’il jugea luy cstre necessaire, se mit en chemin, courut toutes les Costes maritimes dans la Bretagne, Normandie, Picardie, Pays-Bas & Flandres, sans trouver aucune chose de ce qu’il cherchoit. Il passa en la Grande Bretagne & lés Isles adjacentes, y fit les mesmes perquisitions, mais en vain ; ce qui le fit résoudre à s’en retourner en Bretagne, désespérant désormais son entreprise.

Sur le point de son embarquement, son bon genie l’inspira de passer en Irlande, ce qu’il fit ; &, estant arrivé à Beau-Port, il déclara à l’Abbé le sujet de son voyage, ce qu’il cherchoit en ce pays. L’Abbé (à qui, peu de jours auparavant, le petit Prince Budoc avoit prédit cette arrivée de son Pere), voyant l’accomplissement de la prédiction de son petit Saint, embrassa affectueusement le Comte, l’asseurant qu’il estoit le très-bien venu, & que celle qu’il cherchoit n’estoil point loin de là. A cette nouvelle, le Comte ressuscita comme de mort à vie, &, sans plus tarder, voulut voir sa femme, que l’Abbé fit incontinent venir avec son fils.

Quand la Comtesse vid son cher mary en sa presence, elle demeura immobile comme une statue, sans pouvoir dire mot, considérant l’admirable Providence de Dieu, qui par des voyes considérables, commençoit enfin à justifier l’innocence de ses depor- temens. La batterie n’estoit que trop forte pour enlever son cœur, qui n’avoit jamais écarté les affections de son mary, mesme dans les plus cuisantes angoisses.

Encore que tant de miseres & langueur eussent beaucoup ruiné la première beauté de la Comtesse, si est-ce que son mary la reconneut, &, se laissant tomber sur son col, luy donna mille baisers amoureux, &, la tenant étroittement embrassée, versoit un deluge de larmes ; ne pouvant quitter celle qu’il avoit tant regrettée & si long-temps cherchée : « Est-il possible (disoit-ilj que ce soit icy ma chere Azenor, que fai tant pleurée, comme morte, Æ tant cherchée depuis nôtre triste départ? ozeray-je bien regarder cette inno­ cente, qui a trouvé son salut dans les abysmes, sa seureté dans la violence des tempestes, la furie des vents les précipices des escueils? Que, pour le moins, f embrasse tes pieds, chere moitié, puisque je ne mérité te regarder en face, » Puis, se tournant vers le petit Prince Budoc son fils, le prit entre ses bras, & le caressant mignardement, s’enqueroit de luy des circonstances & particularitez de leur fortune; & ayant entendu avec admiration, les miracles que Dieu avoit faits en leur faveur, il en rendit grâces à la Bonté Divine qui ne délaissé jamais ses fidels serviteurs.

XVIII. Le voyage du Comte ayant eu une issue si heureuse, il fit équipper un grand navire pour repasser, avec sa femme & son fils, en Bretagne, résolu d’y vivre désormais, avec eux paisiblement en ses terres; néanmoins Dieu en disposa autrement : car soit que la fatigue de ses voyages l’eût trop travaillé, soit aussi que la longue tris­ tesse & mélancholie l’eût accablé, soit enfin que cét air grossier & septentrional eût altéré sa complexion & tempérament naturel, il tomba malade d’une langueur, qui ne luy permit pas de se mettre sur mer, pendant laquelle la Comtesse luy rendit toute sorte d’assistances ; ce qui luy perçoit le cœur, la voyant avoir si parfaitement oublié le mauvais traitement qu’elle avoit receu de luy.

Enfin, la longueur de sa maladie, qui l’affoiblissoit de jour à autre, luy faisant crain­ dre qu’elle en seroit l’issuë, il voulut de bonne heure, mettre ordre au fait de sa cons- cience, se confessa généralement à l’Abbé, receut les Saints Sacremcns de l’Eucharistie & d’Extrême-Onction, demanda pardon à sa femme, donna sa bénédiction à son fils & passa paisiblement de cette vie à l’autre. Son corps fut porté dans l’Eglise Abbatiale de Beau-Port, où ses obsèques, solemnellement célébrées, il fut enterré en lieu honorable.

La Comtesse, devenue veuve, perdit l’envie de revenir en son Pays, & voulut passer le reste de sa vie en ce pauvre village, ayant parfaitement oublié le monde & tout ce qui le concerne. Dés qu’elle eut congédié les serviteurs de son deffunt mary, elle s’adonna plus que de coutume, aux œuvres de penitence & mortification, redoublant ses charitez envers les pauvres, selon la portée de son bien. Elle recevoit un singulier contentement de se voir, de riche Comtesse, devenue pauvre lavandière ; de Princesse de sang illustre, chetive femmelette, inconnue des hommes ; de grande dame honorée & suivie de train & serviteurs, veuve retirée, seulette, méprisée du monde & abandonnée de ses parens. Son exercice ordinaire, c’étoit l’Oraison, y employant tout le temps qu’elle pouvoit dérober à son travail, fréquentant l’Eglise où estoit enterré son mary, dont elle arouzoit le tombeau d’abondance de larmes & soulageoit F Ame de ses prières, aumônes 8c bonnes œuvres, surtout de grand nombre de Messes, qu’elle y faisoit celebrer à son intention.

Elle eut ce contentement avant de mourir, de voir le Prince saint BÜDOC, son Fils, fouler genereusement aux pieds les grandeurs passagères du monde, &, dédaignant de recûeillir les riches successions de ses parents, faire heureusement échange des pos­ sessions temporelles avec l’heritage Eternel, lors qu’humblement prosterné aux pieds de l’Abbé de Beau-Port, il receut de ses mains l’habit de Religieux, postposant l’éclat de son Cercle Comtal à l’humilité d’une Couronne Monachale, & son Ecarlatte à un simple & pauvre froc, pour s’asseurer un jour, de la robbe d’immortalité. Certes, nôtre Comtesse se trouva alors au comble de ses souhaits, & pouvoit dire comme sainte Monique, quand elle vit son fils Augustin entierément converti à Dieu, qu’elle ne desiroit rien plus en cette vie, puisqu’elle voyoit son cher enfant si avantageusement apointé en la Cour du Roy des Roys, ne souhaitant désormais aucune chose avec plus de passion, que de se voir déliée de son corps & estre avec JESUS-CHRIST. Le Ciel agréa ses désirs, & Dieu, voulant récompenser ses travaux 8c sa patience, de la Couronne d’immortalité, l’appela à soy après une legere maladie ; pendant laquelle elle eut le loisir de se disposer à ce passage, recevoir ses sacremens & donner sa bénédiction à son fils, lequel l’ense­ velit prés de son défunt mary en son Monastère, & s’acquitta de prier Dieu pour le repos de son Ame.

XIX. SAINT BÜDOC, resté orphelin de pere et de mere, persévéra en sa vocation, &

se rendit si parfait, que son Abbé estant décédé, il fut éleu en sa place, quelque résis­ tance qu’il y pust faire. Son élection, comme provenante de Dieu, fut volontiers confir­ mée par le Decret de l’Archevesque Métropolitain, qui le bénit solemnellement & le ren­ voya en son Monastère Ayant pris possession de cette Prélature, il commença à faire éclater les talens et les grâces singulières dont le Ciel l’avoit avantagé, à la Gloire de Dieu & édification de tout le monde.

L’honneur que le Sacerdoce avoit gagné sur l’Esprit des Irlandois, leur faisoit croire que leurs Princes temporels ne regnoient que d’un bras, s’ils ne faisoient alliance de la Prestrise & de la Royauté en une mesme Personne. Ils avoient appris cela des Romains, dont les Empereurs l’avoient ainsi pratiqué, depuis Jules Cæsar, qui le premier unit le Diadème & la Thiare en sa personne ; même (ce qui semble étrange), l’Empereur Cons­ tantin le Grand & ses Successeurs, tout Chrestiens qu’ils étoient, & si affectionnez à l’Eglise & au Pape, retinrent, par raison d’Estat, le titre de Grand Pontife des Gentils, de peur que laissant aller ce fantôme de Dignité, on ne leur enlevas! quelque fleuron de leur Couronne, jusqu’à ce que l’Empereur Gratian le rejetta tout à fait & s’en dépouilla au profit du Souverain Pontife des Chrétiens, le S. Pere de Rome. Les Irlandois, ayans esté convertis à la Foy, ne laissèrent pas cette coustume, & avoient leurs Archevesques pour Roys, chacun en sa Province.

Celuy qui regnoit en cette Province de l’Isle estant décédé, les Etats Generaux s’assemblèrent pour faire l’election d’un personnage digne de les gouverner, tant au Spiri­ tuel qu’au Temporel ; lesquels ayans considéré l’illustre extraction de nostre saint Abbé, l’innocence de sa vie, l’eminence de sa doctrine, l’intégrité de ses mœurs, sa prudence & autres perfections, jugèrent sa teste plus propre à supporter une Mitre Couronnée qu’une Cuculle Monachale, & une Croix & Sceptre plus séant en sa main qu’une simple Crosse d’Abbé ; & après avoir conféré ensemble, ils l’éleurent leur Roy & Archevesque & l’enleverent de son Monastère, sans avoir égard aux raisons qu’il alleguoit pour s’en exempter, & le firent solemnellement Sacrer & Couronner. Ce peuple se promettoit un siecle d’or sous son Gouvernement ; mais comme il avoit accepté ces charges contre sa volonté, aussi s’en voulut-il délivrer deux ans après ; car ne pouvant suporter les mœurs sauvages de ce peuple, qu’il taschoit à adoucir & civi­ liser, il s’en affligeoit démesurément; & quand on l’avertissoit de quelque désordre arrivé dans son Diocese, il s’en attribuoit toute la faute. Pour se délivrer de ces angoisses, il résolut de renoncer à l’Archevesché & au Royaume & se retirer en son Monastère, & à cét effet, il fit convoquer les Estats, qu’il pria de consentir à sa démission qu’il propo- soit faire, & se disposer à en élire un autre en sa place. Mais au contraire, ils s’y oppo­ sèrent & mirent des gardes à toutes les avenues de son Palais pour empescher qu’il ne s’enfuit. Cela luy causa une grande perplexité dans l’irrésolution de ce qu’il avoit à faire ; car de passer la mer, c’étoit chose impossible, veu la deffense & l’ordre qu’on avoit donné à tous les ports de l’Isle. En cette angoisse d’esprit, il eut recours à l’Oraison, son refuge ordinaire en toutes ses tribulations. Il estoit prosterné devant l’Autel en l’Eglise Métropolitaine, lors qu’une clarté Celeste remplit l’Eglise, à la faveur de laquelle il apper- ceut un Ange, qui luy commanda de s’embarquer & de repasser en Bretagne Armorique.

XX. Ce Commandement receu, il fit secrètement ses préparatifs, &, sans estre apperceu de ses gardes, sortit de nuit de son Palais & se rendit au bord de la mer, où n’ayant trouvé ny navire, ny pilote, il s’agenouilla pour prier Dieu, lequel pourveut à son passage par un miracle prodigieux.

Encore que son Palais fut superbement meublé, il ne se servoit pourtant d’autre lit que d’une grande pierre cavée de sa longueur ; laquelle miraculeusement rendue flot­ tante, luy servit de batteau, sur laquelle il monta par le commandement du mesme Ange, qui le rengea promptement et seurement à la côte de Bretagne, en un port situé en la Paroisse de Porspoder, Diocese de Leon, puis disparut.

Les habitans du Pays, voyans flotter cette masse sur l’eau, descendirent dans la Grève voir ce que c’estoit; et, ayans appris du Saint les particularitez de son voyage, ils en loûerent Dieu, tirèrent sa pierre hors l’eau, luy edifierent une Chapelle & un petit Hermitage, pour l’obliger à demeurer avec eux; ce qu’il leur accorda, sçaehant que telle estoit la volonté de Dieu.

Bien que l’Evesché de Leon eut esté longtemps auparavant, converty à la Foy de Jésus-Christ; toutefois il y estoit resté quelques reliquats du Paganisme, nommément depuis que Corsolde, General des Danois, Frizons & Nortivegues, s’y estoit habitué & avoit tâché d’y restablir l’idolâtrie. D’ailleurs, l’heresie de Pelagius, passant de l’Isle en la Bretagne, avoit infecté une bonne partie du bas Leonnois ; &, bien que les Evesques de Leon eussent travaillé à purger le champ de leur Eglise de cette yvroye, si est-ce qu’il ne leur avoit si heureusement réussi, qu’il n’y en fut encore resté, spécialement és costes de l’Ocean Occidental.

Ce fut pour le salut de ces pauvres dévoyez, que la Divine Providence guida S. Budoc en ce Pays, afin de convertir les Idolâtres à la Foy, & réduire les Heretiques au giron de FEglise. Il commença à prescher de grande ferveur par les bourgs & villages, où incontinent leurs Autels furent ruinez, leurs Idoles brisées, les Temples purifiez et consacrez au vray Dieu. Il erigeoit des Croix par les bourgs & sur les chemins, baptisoit ceux qui se convertissoient, les catechisoit & informoit des principes de la Foy, reconcilioit les Heretiques, administroit les Sacremens aux fîdels, le tout avec tant d’assiduité, que c’estoit miracle comment un homme seul y pouvoit fournir. Le soir il s’en retournoit à son Hermitage, où il passoit la nuit en l’Oraison & lecture, puis reposoit un peu sur sa pierre ; & ayant célébré la Messe au point du jour, il s’en retournoit encore continuer ses charitables exercices.

XXI. L’Evesque de Leon averty du fruit que S. Budoc faisoit en son Diocese, le fut visiter & le remercier de la peine qu’il prenoit, le priant de continuer; & pour mieux l’authoriser en sa Mission, il luy donna pouvoir d’exercer les fonctions Episcopales dans son Diocese, toutefois & quantes qu’il le jugeroit à propos; mais le Saint, comme vray humble, ne voulut accepter cét offre & se contenta de continuer ses travaux ordinaires pour le salut & utilité de son prochain.

Ayant demeuré un an à Porspoder, il s’ennuya de ce lieu, fort incommode, à cause du bruit qu’y faisoit la mer, dont les flots se brisoient continuellement avec violence aux escueils qui estoient aux pieds de son Hermitage ; mais encore plus à cause de la multitude du Peuple qui l’y venoit journellement visiter. Il fit charger sa pierre sur une charette, attelée d’une paire de Bœufs, résolu d’aller où il plairoit à Dieu de le guider. Estant à une lieue de Porspoder, la charette se rompit en pièces, & sa pierre se trouva à terre, au lieu où est à présent FEglise Paroissiale de Plourin; par lequel signe il connut que Dieu vouloit qu’il demeurât en ce lieu, où il édifia un petit Hermitage, joignant une Chapelle, & continua à Prescher & Catéchiser avec tel succez, qu’il en arracha entièrement le Paganisme, & se chargea du soin de cette nouvelle Chrétienté : « Qui n’est pas peu d’honneur à Messieurs de PLOURIN, d’avoir eu pour APOSTRE & RECTEUR un ARCHEVESQUE-ROY, Prince issu du Sang des plus Illustres maisons de Bretagne. » Il fut, du commencement, bien receu de ce peuple; mais, comme il voulut reprendre quelques libertins, qu’il ne pouvoit réduire par beau à la raison, ils commen­ cèrent à s’ennuyer de luy, mépriser ses remontrances & refuser ses corrections pater­ nelles. Il est vray que plusieurs bonnes âmes suivoient ses avis & tâchoient à conformer leur vie à la sienne & imiter ses Vertus ; mais comme le nombre des meschans excede ordinairement celuy des bons, il s’en trouvoit beaucoup plus qui n’en tenoient compte, & mesme s’en mocquoient, lesquels n’ayans pû corriger par ses rémonstrances, il fut contraint (pour ôter le scandale de FEglise) de les retrancher de la Communion des Fidels, dont ils entrèrent en telle fureur, qu’ils résolurent, comme frénétiques, de perdre le médecin qui les vouloit guérir & donner la mort à celuy qui leur procuroit la vie & le salut. Cela le fit résoudre à quitter sa Paroisse pour leur oster l’occasion de commettre un parricide si détestable. Il s’en alla donc en la ville de S. Paul trouver l’Evéque, auquel il rendit compte de sa Mission, puis se démit entre ses mains de ladite Paroisse; &, ayant receu sa bénédiction & licence, se retira au regret du Prélat, qui sçavoit estimer la perte qu’il faisoit d’un si saint Personnage & combien grand seroit le dommage qui en reviendroit à son Evêché.

XXII. Dieu l’inspira d’aller à Dol vers S. Magloire, Archevêque de ladite ville, qui le receut comme un Homme qui lui estoit envoyé de la part de Dieu. Il y avoit long-temps que le saint Archevesque méditoit sa retraite & n’attendoit que l’occasion de se démettre de sa Dignité pour se confiner, le reste de ses jours, en quelque desert : il creut que Dieu luy en fournissent le moyen, luy ayant adressé S. Budoc, auquel il pût, sans scrupule, resigner son Archevesché ; mais il ne le voulut sans permission du S. Siège. Il pria

S. Budoc de faire voyage à Rome, pour traitter de quelque affaire concernant son Eglise, ce qu’il accepta par obédience, ne sçaehant rien du dessein de l’Arclievesque, lequel estant en priere, la nuit suivante, apprit d’un Ange que Dieu approuvoit sa retraitte au desert & le choix qu’il avoit fait de S. Budoc, luy enjoignant de le faire élire par son Clergé, puis l’envoyer à Rome. Le matin S. Magloire assembla le Clergé, auquel il fît sçavoir sa resolution, le priant de procéder â l’election d’un autre Pasteur, lui recommandant spécialement S. Budoc, qu’il jugeoit digne de cette charge, & qu’il savoit pour certain lui devoir succéder en cette Dignité. Cette recommandation de S. Magloire, joint les Vertus & qualitez recommandables de S. Budoc, firent qu’il fut éleu unanimement de toute la compagnie; &si-tost qu’il eut accepté, il s’en alla à Rome, bien accompagné d’Ecclesias- tiques & chargé de lettres de recommandation de la part des Princes de Bretagne, de l’Archevêque S. Magloire & du Clergé de Dol. Saint Grégoire le Grand, qui tenoit le Siège Apostolique le receut amiablement, confirma son élection, l’honora du saint Pallium, & luy ayant donné de belles instructions, le renvoya en son Eglise, où il fut receu de tous les Ordres de la ville, qui luy sortirent au devant & le conduisirent solemnellement prendre possession de son évêché. Il entra dans son Eglise, environné du Clergé & de la Noblesse, revêtu des Ornemens Pontificaux, dont la Majesté, jointe à sa gravité naturelle rendoit un éclat admirable, qui ébloüissoit les yeux des spectateurs & faisoit épanoüir les cœurs de ce peuple, comme des roses à l’aspect du soleil, parmi les saints Cantiques & les acclamations de joye, dont ils faisoient retentir les voûtes sacrées du Temple Métropolitain. Saint Magloire, s’estant si-bien pourveu de Successeur, sortit de la ville & se retira en un lieu solitaire, où il passoit doucement le temps en œuvres de Penitence & Macération.

XXIII, Nôtre saint Prélat, de rechef élevé à cette sublime Dignité, parut aux yeux de

tout le monde comme un trés-Saint Pontife, revêtu intérieurement des paremens Mys­ tiques des vertus requises en un saint Evesque. C’étoit un saint Denys en sublimité de la contemplation, un S. Athanaze en constance, un S. Basile en austérité, un S. Cyprien en générosité, un S. Grégoire en vigilance et sollicitude Pastoralle. On remarquoit en luy la douceur d’un S. Augustin, la Majesté de S. Ambroise, l’éloquence de S. Chrysostome, le mépris du monde de S. Hylaire, la vigueur de S. Cyrille, la discrétion de S. Melaine, la libéralité de S. Exupere, la charité de S. Paulin, la foy de S. Grégoire Taumaturge, la force de S. Leon, l’asseuranec de S. Loup & la confiance de S. Martin. Il étoit doué d’une sagesse plus qu’humaine, qui luy faisoit mépriser les choses périssables & arrester son esprit en considération des choses Celestes & Eternelles. La Justice luy faisoit considérer les nécessitez spirituelles &temporellesde son peuple, & la charité le portoit à l’assister paternellement. La force le roidissoit à la deffense du Tabernacle, pour soutenir la Religion comme une forte colomne de diamant, & deffendre son Eglise contre les efforts de ses ennemis visibles & invisibles. La tempérance regloit son vivre & ordonnoit en luy une singulière sobriété, ne pre­ nant de viandes que pour la simplicité, affligeant son corps de rigoureuses pénitences. Et considérant qu’il avoit les Anges pour témoins de ses deportemens, & les hommes pour syndiqueurs de ses actions, dont les plus aveuglez en leurs propres affaires avoient des yeux d’Argus pour remarquer celles des Prélats, exposez (comme la Cité Evangélique) sur la cime du mont élevé de la perfection Chrétienne ; il tâchoit à les composer en telle sorte, que Dieu en fut glorifié & son peuple édifié. Il avoit un soin particulier du Culte de Dieu, & avoit l’œil à ce que le Service Divin se célébrât avec majesté & solemnité, tant en son Eglise Métropolitaine, qu’és autres de sa jurisdiction, assistant ponctuellement au Chœur, s’il n’étoit diverti pour affaire trés- necessaire. Quand il celebroit les saints Mystères de la Messe, c’étoit avec une Majesté si grave, meslée d’une humilité si profonde, qu’il donnoit de la dévotion aux plus froids & indevots.

Il distribuoit à son Peuple le pain de la parole de Dieu, & entretenoit dans les Monastères des jeunes hommes qu’il y faisoit étudier & élever à la vertu, pour en faire, un jour, des Recteurs & Curez par les Paroisses champestres de son Diocese. Il étoit exact en ses visites, qu’il faisoit en personne : tellement ennemi de la vanité & de ses aises, que rarement il alloit à cheval, & ne menoit aucun train ny suite, que ses simples Officiers, retenant parmy les honneurs & l’éclat de sa Dignité, l’humilité & austérité qu’il avoit apprise dans le monastère. Il châtioit rigoureusement les fautes des Ecclesiastiques, sans acception ny exception de personne, & vouloit que son Clergé parût d’autant plus en vertu au delà du reste du peuple, qu’il le surpassoit en excellence & Dignité, n’ignorant pas combien le bon exemple des Ecclesiastiques importe au bien de la Republique. Quand il vacquoit quelque Siège dans sa Province, il faisoit tout son possible pour les faire remplir de dignes Prélats, & ne conferoit les Bénéfices de son diocese qu’à des personnes Doctes & de bonne vie, dont il prenoit le choix dans les Monastères, comme en des Séminaires de pieté et de doctrine.Pour maintenir le bon ordre qu’il avoit establi, il tenoit reglement ses Synodes Diocésains, & aux occasions, des Conciles Provinciaux, dont il faisoit exactement observer les Decrets & Ordonnances à tous ses sujets. Il estoit entier en ses Jugemens, équitable en ses resolutions, pur en sa conscience, sobre & frugal en ses repas, fervent en l’Oraison, patient és adversitez, modeste és pros- peritez, affable en sa conversation, retenu & circonspect en ses discours, véritable en sa Doctrine, zélé en ses Prédications, soigneux en sa Charge, passionnément jaloux de la Gloire de Dieu, et désireux du salut des Ames ; & comme Dieu l’avoit établi chef de son peuple, en une Dignité si relevée, aussi tàchoit-il à se rendre le plus approchant de Dieu qu’il luy estoit possible, par la pratique de ces belles Vertus. Retournons à S. Ma gloire, & voyons ce qui se passoit en sa solitude (1). La Vertu a beau se cacher, elle sera toujours recherchée; l’honneur la suit, comme l’ombre fait le corps, & plus elle le veut mépriser, plus elle suit. Nôtre saint Solitaire croyoit avoir trouvé le repos tant désiré, au profond de ce desert, où éloigné du bruit & tracas du siecle, il pût passer doucement le reste de ses jours, & se disposer au dernier passage ; mais il en advint tout autrement : car son peuple, ne pouvant supporter son absence, y abordoit avec telle affluence, que son Hermitage ressembloit mieux à une ville peuplée qu’à un desert écarté & inhabité, ce qui le fît résoudre à sortir tout à fait de la Bretagne & s’en aller plus loin ; mais avant de rien executer, il voulut conférer avec nôtre S. Archevesquc, lequel l’en dissuada, luy représentant qu’il ne pouvoit, en bonne conscience, se soustraire aux Ames dont Dieu luy avoit commis le gouvernement, & bien qu’il s’en fût déchargé sur autruy, il ne leur devoit toutefois refuser son assistance & la consolation Spirituelle qu’elles attendoient de luy. Saint Ma gloire crut ce conseil & persévéra, le reste de ses jours, en cette solitude.

XXIV. Saint Budoc ayant trés-Saintement gouverné son Eglise l’espace de vingt ans, il pleut à Dieu mettre fin à ses travaux et donner commencement à sa gloire. Il tomba malade, environ la my-Novembre de l’an 618. & connoissant que cette maladie devoit terminer le cour de sa vie, il donna ordre aux affaires de son Eglise & de sa Famille ; & se ressouvenant que lors qu’il quitta la Paroisse de Plourin, il avoit excommunié quelques-uns, qui s’étans depuis repentis, luy avoient demandé l'absolution, il les absoût avant mourir ; puis commanda à un de ses Aumôniers, octroyée, & de le leur laisser pour gage du souvenir qu’il auroit d’eux, quand il seroit au Ciel ; exhorta les Religieux de Kerfeunten à perseverer en leur vocation, leur donna sa bénédiction ; & sentant ses forces diminuer, il receut dévotement les Sacremens de l’Eucharistie & Extrême-Onction, qui luy furent administrez, en presence de ses Cha­ noines, par l’Archidiacre S. Genevæus (qui lui succéda à l’Archevêché) & ayant passé la nuit en colloques amoureux & devotes méditations, les mains & le cœur levez vers le Ciel & la veuë arrestée sur un Crucifix, il rendit son Ame à Dieu le 18. Novembre 618. laquelle en presence de tout le peuple, les Anges portèrent dans le Ciel, chantant une mélodieuse musique nommé Hydultus, de séparer apres sa mort, son bras droit du reste son corps, de le porter à Plourin, d’en donner la bénédiction au peuple de ladite Paroisse, en signe de l’absolution qu’il leur avoit Son Corps dépouillé de son Cilice & revêtu des Ornemens Pontificaux, fut exposé dans la salle de l’Archevêché, & de là porté en l’Eglise, où ses obsèques solemnellement célébrées, on l’enterra dans le Chanceau, en presence de plusieurs Princes & Seigneurs de Bretagne & de grande multitude de peuple, pour Futilité desquels Dieu opéra & opéré, tous les jours plusieurs Miracles, par l’intercession de ce saint Prélat.

XXV. La Ceremonie de l’Enterrement achevée, F Aumônier Hydultus, memoratif de ce que le Saint luy avoit commandé, prit le Bras droit qu’il avoit séparé du Corps & le mit reverement dans une quaisse pour le porter à Plourin ; & un soir ayant pris logis au bourg Paroissial de Brech, Diocese de Vennes, il mît le S. Bras dans un coffre, dont l’hôtesse lui avoit baillé la clef pour y serrer ses hardes. Advint qu’un certain personnage, s’étant assis sur le coffre, devint à l’instant muét & perclus de ses membres. Cét accident inopiné étonna tout le monde ; ne pouvant sçavoir la cause, ils s’avisèrent d’ouvrir le coffre & de foüiller parmi les hardes de F Aumônier, où ils trouvèrent la Ste Relique, avec les verbaux & asseurances necessaires. Alors le pauvre homme, se laissant tomber par terre, demanda humblement pardon à Dieu & à saint Budoc de l’irreverence qu’il avoit commise envers sa Relique, & puis se leva sain & dispos, loüant Dieu & le S. Prélat. Le recteur de la Paroisse, ayant esté présent à ces Miracles, se saisit de la clef de ce coffre, & le lendemain vint avec ses Prêtres, en solemnelle Procession, leva la Ste Relique, qu’il porta en son Eglise, sans la vouloir rendre à l’Aumônier Hydultus, qui ne peut obtenir autre chose, après de grandes importunitez, que de la pouvoir baiser entre les mains du Recteur & en presence du peuple. Il s’approcha donc de F Autel, fit dévotement sa priere, & le saint Bras luy étant présenté, il prit si bien son temps & ses mesures, qu’il attrapa entre ses dents le Poulce, le second & le troisième Doigt de la main & les mordit si serré, qu’il les coupa & emporta à Plourin, donna la Bénédiction au peuple de la part de son deffunt Maître, & y laissa ces Reliques, qui furent richement enchâssées, & soigneusement conservées, jusqu’à nôtre temps, Dieu les ayant honorées de plusieurs grands miracles. Anciennement on faisoit par ordonnance de Justice, outrer les sermens sur les Reliques de S. Budoc, qu’on posoit à cét effet sur son navire miraculeux, & se trouvoit que ceux qui juroient faussement ne passoient le jour & an, sans estre rigoureusement châtiez. yeux si chassieux, qu’elle ne peut supporter le moindre rayon de la vertu, ou prospérité du prochain. Elle partage les couronnes & les couches, ternit & fanit ce qu’il y a de verdure & sincérité dans les plus chastes & cordiales amitiez, trouble le repos des familles, brouille de mille embarras & intrigues, les affaires des ménages, déchire les alliances, arme les plus proches les uns contre les autres, suggéré des barbaries plus que Phalariques ; bref, enfante des monstres de querelles, de fureurs, de rages, de meurtres; & après avoir tourmenté tout le monde, se consume soy-mesme dans les flammes Vesuviennes de sa propre malice .

Le Roy Dom Alphonse d’Arragon, Prince tres-judicieux, doué d’un esprit vif & prompt en reparties, autant qu’hommes de son temps, interrogé, un jour, comme on pourroit bannir la jalousie d’un ménage, répondit sagement en deux mots, que cela se feroit aisé­ ment, si la femme se rendoit volontairement aveugle & le mary sourd : ce sage Prince- voulant dire, par cét Apophtegme Laconique, qu’une femme trop oculative & clair-voyante, prend ombrage de tout & s’allarme de la moindre familiarité que son mary contracte avec d’autres femmes, sous quelques prétextés que ce puisse estre, d’où naissent les plaintes, les noises & enfin la jalousie formée ; & le trop grand babil d’une femme est capable de donner martel en teste à un mary, pour peu soupçonneux qu’il puisse estre. Contemplez encore en cette misérable créature la vraye image d’une ame noire & cri­ minelle, qui, se trouvant engagée dans un déplorable embarras d’iniquitez, & comme accablée des habitudes du péché, ne pouvant plus durer, tant elle se sent troublée & inquiétée, se jette à corps perdu dans le désespoir comme un autre Caïn ; bien que les remords de sa conscience ne luy donnent aucun repos, nonobstant, elle persevere toû­ jours opiniâtrément en sa malice. Il n’y a supplice si cruel que la conscience sanglante & ulcerée d’un pecheur obstiné : c’est un ver qui luy ronge continuellement les entrailles, une vipere qui luy picque incessamment le cœur.

Le Prophète Isaye la compare aux petits hérissons, lesquels, à mesure qu’ils croissent, font aussi croistre leurs piquerons. Mille remords, mille appréhensions, autant inca­ pables de repos, qu’elles sont capables de boureler une Ame maligne et obstinée. C’est la naere de la crainte, de la terreur, de l’épouvante (dit S. Chrysostome ; un grand registre, dans lequel le pecheur, enregistrant un grand nombre de pechez y trouve enfin au pied sa condamnation écrite en grosses lettres.

C’est un fardeau insuportablement pesant, un cruel bourreau & persécuteur inté­ rieur, qui crucie l’esprit, avec plus de cruauté, que tous les suplices imaginables ne sçauroient tourmenter le corps.

De la Comtesse AZENOR, nous apprendrons combien précieux sont les fruits d’une conscience pure, innocente et tranquille, qui luy conserva dans toutes ses disgrâces, une égalité d’esprit inébranlable, une patience invincible, une entière résignation à la volonté de Dieu & une humble soûmission aux Arrests équitables de sa Providence; bref, une débonnaireté de cœur envers tout le monde & même ses plus cruels & conjurez ennemis .

La sérénité d’une bonne conscience, c’est un banquet continuel (dit le Sage ;) la plus douce consolation d’une ame sainte, la plus ancienne gouvernante & la plus sainte maîtresse de la vie , non moins necessaire pour plaire à Dieu, que la bonne renom­ mée peut estre en estime envers les hommes .

En elle consiste la force & la vigueur de l’âme, sa vraye joye, son singulier conten­ tement, & la où elle trouve une retraitte asseurée dans le fort de ses adversitez .

C’est le champ que Dieu comble de bénédictions, le Temple sanctifié du vray Salomon, le jardin clos & scellé ou l’âme s’entretient & se recrée spirituellement avec son Dieu, l’Arche d’Alliance, le Reclinatoire doré de la Sagesse Eternelle, la salle nuptiale de F Agneau sans macule, le Palais Royal du Saint-Esprit, la conservatrice de la Religion, le livre clos & scellé durant cette vie, qui doit estre tout de grand ouvert le jour du Jugement, en face des Anges et des hommes, à la honte & confusion des mechans, mais à la Gloire Eternelle des Justes .

En saint Budoc nous admirerons & adorerons tout ensemble les jugemens incompré­ hensibles & les voyes investigables par lesquelles la Divine Providence conduit ses Eleus à la fin pour laquelle elle les a créés ; les menant par les chemins raboteux de la tribulation pour les mettre dans le droit sentier qui conduit à la Bien-heureuse félicité ; les consolant en ce pénible & périlleux voyage de l’esperance de la possession du Royaume des Cieux ; honorant leurs travaux & souffrances d’une riche moisson de mérités & de prodigieux Miracles, & enfin les Couronnant de la glorieuse guirlande dans le Ciel avec saint Budoc & tous les Bien-heureux .